Habiter sans le montrer
Ce que les architectures d’Adolf Loos laissent derrière elles
PRAGUEARCHITECTURERÉPUBLIQUE TCHÈQUE
Gordon War
3/23/20264 min lire
À Prague, éloignées d’un centre historique malheureusement désincarné, deux maisons du grand architecte moderniste Adolf Loos, la Villa Müller et la Villa Winternitz, offrent une expérience unique. Derrière leurs façades austères, elles organisent l’espace et le temps selon une logique intime
La Villa Müller : silence et retrait
La Villa Müller, posée sur la pente de Střešovice, à Ořechovka, bien qu’immanquable ne cherche pas à être vue.
les architectes Adolf Loos et Karel Lhota l’ont construite en 1929-1930 pour František Müller, riche promoteur et propriétaire de l'entreprise de construction publique Kapsa-Müller, quand celui-ci désira déménager avec sa famille de Plzeň à Prague
Un cube blanc, fermé, des fenêtres placées sans logique apparente. La façade, peu bavarde, laisse le regard sans prise.
On découvre d’abord un hall austère aux carreaux opalins réalisés dans les meilleures verreries de la première République Tchécoslovaque. Quelques marches à peine visibles modifient la hauteur, puis la perception. Une pièce s’ouvre, une autre se resserre. Le plafond descend, puis remonte. On avance sans vraiment pouvoir reconstituer le parcours.
Le Raumplan de Loos, souvent décrit comme un système, devient ici une expérience fragmentée, presque insaisissable. On ne passe pas d’une pièce à une autre. On glisse.
Ce qui reste, ce sont des impressions : le marbre, le bois, la lumière qui semble venir de côté.
Derrière cette simplicité apparente, des matériaux rares et précieux : marbres rares aux veines profondes, essences de bois sélectionnées, textures qui captent et transforment la lumière. Des rideaux jaunes pour réchauffer l’atmosphère des pièces orientées au nord. Rien n’est ostentatoire, mais rien n’est non plus laissé au hasard.
Penser l’architecture en termes d’espace, chez Loos, revient à déplacer toute l’attention vers ce qui se vit, et non vers ce qui se montre.
La Villa Müller a fait l’objet d’une restauration exemplaire par la Ville de Prague. Tout y est d’une précision presque absolue — matériaux, couleurs, mobilier dédié, retrouvé et restauré. La visite est encadrée. On regarde plus qu’on ne visite. La perfection de la restauration restreint l’expérience : la maison est conservée pour l’admiration, mais plus difficilement pour l'expérience de sa spacialité. Aucune photo de l’intérieur n’est autorisée, pour de sombres histoires de droits d’auteurs et d’exclusivité. Elle offre cependant une expérience unique à la découverte de son grand salon de réception. comme de la réussite de ses pièces plus intimes, tel le salon japonais, donnant sur la terrasse. De celle-ci, une percée rectangulaire dans un long mur de béton encadre une vue imprenable sur Prague et son château.
Et derrière cette beauté, une histoire tragique se devine. František Müller, son commanditaire, fut confronté aux bouleversements de l’Europe de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre. Sa famille, comme beaucoup de familles juives et bourgeoises de Prague, connut ruine, persécution, spoliation et exil. La maison, aujourd’hui silencieuse et restaurée, porte indubitablement en elle cette mémoire invisible.
La Villa Winternitz : la liberté retrouvée
Construite quelques années plus tard, la Villa Winternitz déplace subtilement l’expérience.
Moins connue, plus discrète, elle n’impose rien au premier regard.
Les mêmes principes sont là — volumes simples, façade retenue — mais sans la charge presque manifeste de la Villa Müller. Le Raumplan est toujours présent, mais il se fait plus discret. Les transitions sont douces, les volumes s’entrecroisent naturellement. La lumière y est plus généreuse. On ne cherche plus à comprendre l’espace. On s’y installe et on l’éprouve avec plaisir.
Contrairement à la Villa Müller, on peut s’asseoir, prendre le temps, laisser le lieu agir. La maison retrouve quelque chose de domestique, vivant. Une héritière occupe encore quelques pièces à l’abri des regards mais la majorité de la demeure se visite librement.
De temps à autre, la villa accueille des expositions qui dialoguent avec l’architecture, ajoutant une dimension supplémentaire au parcours sensoriel.
La famille Winternitz, elle aussi, fut touchée par les tragédies du XXᵉ siècle. Elle vécut dans sa villa jusqu'en 1941 seulement, date à laquelle elle fut contrainte de la quitter sous la pression des persécutions raciales liées à ses origines juives. Ils continuèrent à vivre à Prague jusqu'en 1943, année de leur déportation à Terezín, puis au camp de concentration d'Auschwitz. Josef Winternitz et son fils Petr y périrent dans une chambre à gaz peu après leur arrivée. Jenny Winternitz et sa fille Suzana survécurent à Auschwitz. Après la Libération, elles retournèrent à Prague, mais jamais plus dans leur villa familiale. Ni Jenny ni Suzana n'en parlèrent jamais.
Seule Suzana vécut jusqu'à la Révolution de Velours et révéla l'existence de la maison à ses proches peu avant sa mort en 1991. Les descendants récupérèrent la maison en 1997 et décidèrent de la restaurer dans son état des années 1930.
La présence actuelle d’une héritière, discrète mais vivante, rappelle que la villa n’est pas seulement un monument, mais un espace habité et traversé par l’histoire.
Entre les deux villas, le contraste est subtil mais décisif. La Villa Müller demeure une démonstration magistrale, presque théorique. La Villa Winternitz, elle, se dépose plus lentement, plus silencieusement.
Ce que ces deux maisons racontent, ce n’est pas seulement une théorie de l’espace. C’est une manière de disparaître dans ce que l’on construit. De retirer l’image pour laisser place à l’usage.
La Villa Müller:
Nad Hradním vodojemem 642/14
162 00 Prague 6
https://www.muzeumprahy.cz/en/buildings/mullerova-vila-5
Pour aller à la Villa Müller depuis la station de métro. Malostranská, prenez le tram 22 (direction Bílá Hora) . Descendez à l'arrêt Ořechovka qui est juste en contre-bas de la Villa.
La villa Winternitz:
Winternitzova vila
Na Cihlářce 10, Praha 5
https://www.loosovavila.cz/villa-winternitz-by-adolf-loos
Prendre le métro B jusqu'à la station Anděl, puis la sortie Na Knížecí. Prenez le bus 137 et descendez au troisième arrêt, Malvazinky.
Passez devant le magasin Albert et tournez à gauche derrière celui-ci, rue Na Cihlářce (continuez à marcher pendant environ 3 minutes). Vous êtes arrivé à destination.

































