Confused to meet you
tentatives vaines mais instantanées
PORTRAITSAMISPHOTOGRAPHIE INSTANTANÉE
Gordon War
6/16/20262 min lire


C’est le genre de glissement que permet la langue de Shakespeare. Une petite défaillance poétique. Une phrase qui sonne faux et qui paraît plus vraie que toutes les autres.
Confused to meet you. Comme si chaque nouvelle personne arrivait avec le pouvoir discret de dérégler ma météo intérieure.
La formule est empruntée à Untitled #12, extraite de Niandra Lades and Usually Just a T-Shirt, mon album préféré. Mais ce n’est pas le sujet. Les chansons préférées sont rarement le sujet. Elles servent surtout de papier peint émotionnel aux époques qu’on ne veut pas voir disparaître.
Le sujet, justement, c’est peut-être la peur de voir disparaître les gens avant d’avoir vraiment appris à les regarder.
Il y a donc cette envie un peu désespérée d’immortaliser les gens que j’aime : mon cercle intime, ses satellites occasionnels, et quelques comètes de passage. Ma fascination persistante pour les belles gueules, les visages qui racontent déjà quelque chose avant même d’ouvrir la bouche.
Pas la beauté réglementaire des magazines, mais des visages qui semblent avoir survécu à quelque chose. Des électrons libres venus se greffer à la nuit, indispensables à sa dramaturgie, ce qui est infiniment plus intéressant.
Toutes les photographies ont été prises avec un Instax Wide Evo.
Je n’en fais pas la publicité. À notre époque, recommander un objet est devenu une forme involontaire de travail gratuit. Disons simplement que cet appareil est un excellent compagnon d’errance. Il produit des images imparfaites, comme les souvenirs auxquels je tiens le plus. Photographier les amis avant que les déménagements, les enfants, les burn-out ou les algorithmes ne les rendent méconnaissables.
J’ai donc créé un compte Instagram.
Parce qu’on finit tous là-bas, dans ce cimetière des éléphants de nos génération éperdues : un lieu où l’on revient parfois constater que quelqu’un a été heureux en 2018, qu’une autre portait encore cette veste en jean, qu’un troisième n’a plus jamais posté après le mois d’octobre. Nous y déposons des fragments de nous-mêmes, avec une sincérité réelle, malgré le caractère absurde du geste.
Alors autant y entreposer ce qui mérite de l’être.
Les amis magnifiques. Les inconnus devenus familiers à quatre heures du matin, survivants élégants de fêtes trop longues. Les visages encore éclairés par cette certitude éphémère, des preuves que nous étions là.
Confus de nous rencontrer, pendant un instant et suffisamment vivants.
